1.1. La place de la musicothérapie dans l’institution.
La clinique du Mont Duplan offre au patient hospitalisé un panel d’activités thérapeutiques visant à étayer sa prise en charge. La musicothérapie figure parmi ces soins depuis presque quinze ans.
Le musicothérapeute actuel est titulaire d’un temps partiel. Il anime des séances de musicothérapie réceptive individuelle sur prescription médicale et des séances de musicothérapie réceptive de groupe ouvert. Ces dernières ont lieu plusieurs fois par semaine : le lundi après-midi, le mardi matin et après-midi, le mercredi matin et le jeudi matin. A jour et heure fixes, ces séances ont un effet structurant pour les patients car elles leur apportent des repères spatio-temporels qu’ils n’ont pas toujours. Parfois aidés par le personnel soignant qui leur rappelle l’horaire, les patients viennent régulièrement en séance de groupe ouvert, laquelle devient un moment fort de leur journée, si bien qu’ils agencent ce qu’ils prévoient ( visites, rendez-vous…) de façon à ne pas manquer l’activité.
1.2. Le lieu
Les séances de musicothérapie ont lieu dans une salle réservée à cet effet. L’entrée se situe au rez-de-chaussée de la clinique, desservie par un long couloir qui permet aussi d’accéder à la salle de réunion dans laquelle ont lieu les rassemblements des différents groupes ( le groupe de parole du mardi, les réunions de travail de psychothérapie de groupe le jeudi, ainsi que certaines activités comme la gymnastique ). La salle de musicothérapie est également située à côté de quatre chambres occupées par des patients, d’un petit vestibule et d’un escalier.
Avant d’être destiné à la musicothérapie, ce lieu était auparavant une salle d’hydrothérapie. Les travaux effectués n’ont laissé comme trace de cette activité qu’un pan de mur réfléchissant constitué de miroirs. C’est avec curiosité que j’ai accueilli cet élément à prendre en compte, notamment en imaginant la possible réaction du sujet en identifiant sa propre image reflétée.
La salle de musicothérapie est de forme rectangulaire et de superficie assez réduite ( environ 20 m² ). Le sol est carrelé, trois murs sont blancs et le quatrième est recouvert de miroirs carrés accolés les uns aux autres. En face de la porte, légèrement sur la gauche, une grande fenêtre laisse entrer la lumière et permet d’apercevoir le ciel et quelques arbres.
Le mobilier est composé de trois fauteuils matelassés relativement bas et de deux canapés trois places qui permettent au patient de prendre place et d’adopter une position confortable. Fauteuils et canapés sont disposés en forme de cercle, ce qui permet une certaine convivialité et offre une cohésion au groupe au cours des prises de parole.
Le matériel de la salle est composé d’un appareil de diffusion sonore pour CD et cassettes, d’un piano droit, d’un instrumentarium sommaire comprenant des lames sonores et quelques percussions.
Malgré sa petite taille la salle de musicothérapie peut accueillir jusqu’à une dizaine de patients lors de certaines activités comme le chant choral. Des sièges supplémentaires pouvent être ramenés de la salle de télévision toute proche.
Lors des séances de musicothérapie réceptive la salle se révèle quelque peu apaisante et intimiste, du moins propice à la détente et à un certain « lâcher prise » pendant l’écoute musicale.
2.1. Mes différents rôles
Au cours du stage que j’ai effectué, différents rôles m’ont été confiés. Je devais bien identifier quels étaient les fonctions ainsi que les comportements associés à chacun de ces rôles.
Un rôle occupé par un individu est une certaine « position » de celui-ci dans un ensemble interactionnel. Les rôles se créent, se jouent en fonction de l’individu, du milieu, de l’organisation de celui-ci et de ce que la situation demande.
J’ai investi le rôle de musicothérapeute stagiaire. Je me présentais de la sorte dès lors que je devais établir un contact, que ce soit avec un membre de l’équipe soignante qui m’était inconnu ou avec un nouveau patient, même en dehors des séances de musicothérapie. En effet il m’arrivait régulièrement d’aller me présenter, notamment à de nouveau patients qui restaient dans leur chambre, n’osant pas encore participer aux activités thérapeutiques qui leur étaient proposées. Ma démarche était alors accueillie de différentes façons : parfois le patient venait immédiatement à la séance suivante, ou bien certaines fois il semblait apprécier l’opportunité offerte mais prétextait une trop grande fatigue. Mais avant de chercher à constituer un groupe lorsque j’animais des séances, j’ai tenu le rôle d’observateur.
2.2. Mon rôle d’observateur
Lorsque j’ai débuté mon stage, l’animation en musicothérapie réceptive me posait questions et incertitudes. J’ai donc préféré profiter de la présence du musicothérapeute qui anime habituellement les séances pour observer la conduite de celles-ci et mesurer les investissements de chacun dans cette pratique.
J’étais donc moi aussi assis dans le cercle que forme le groupe, mon rôle étant de regarder, écouter, prendre des notes, observer en silence.
Ce rôle d’observateur que je pensais idéal pour ma formation s’est vite révélé très délicat.
Tout d’abord la situation de l’observateur permet à ce dernier une vision plus précise, détachée et élargie à chaque membre du groupe alors que le musicothérapeute focalise parfois son attention sur un patient lorsque tous deux sont pris dans des verbalisations. L’observateur peut donc voir tous les autres patients à l’écoute d’un discours et remarquer certains détails qui échappent à l’animateur de la séance.
Ensuite l’observation exige une perpétuelle concentration pour être attentif d’une part au musicothérapeute qui conduit la séance ainsi qu’à chacun des participants ( leurs attitudes, leurs réactions à différents moments de l’écoute musicale ) et d’autre part pour pouvoir observer les rapports des uns avec les autres de l’ordre de la communication verbale ainsi que non verbale.
Observer m’est apparu comme un exercice difficile car l’on s’aperçoit que cela relève d’un véritable apprentissage : être le témoin d’instants que l’on vit à un moment donné, avec ce que l’on est et ce que l’on sait, et parvenir à percevoir l’essentiel de ce que l’on voit, entend ou remarque parfois en même temps.
« observer c’est en fait inconsciemment ou consciemment, choisir ce que l’on observe et ce que l’on note, dans la multitude des faits, actes, paroles, gestes, silences, mouvements, mimiques. »1
Observer c’est constater à chaque instant les éléments de l’endroit où l’on se trouve. Sélectionner des informations c’est donc aussi en oublier même si elles font partie du vécu du groupe.
Mais qu’en est-il de la subjectivité de l’observateur ?
Une autre difficulté rencontrée avec le rôle d’observateur est le risque d’entraîner une modification de l’attitude du sujet observé. En effet je me suis demandé si l’attitude de certains patients ne se trouvait pas modifiée du fait que je prenne par écrit ce qui était dit ou véhiculé dans le groupe. Lors d’une séance notamment où j’étais observateur, un patient a brusquement quitté la séance sans tenir compte des remarques du musicothérapeute qui l’invitait à rester. J’ai alors pensé à mon attitude qui peut-être l’avait gêné. Plus tard ce patient a pu s’exprimer sur cet incident et a affirmé qu’il ne s’agissait en rien de ma présence mais de la musique qui était diffusée à ce moment là, laquelle se révélait pour lui trop stressante, d’autant plus qu’il était venu en séance dans le but de se détendre.
Malgré tout, même si à l’ouverture de la séance j’étais présenté au groupe comme un musicothérapeute en formation, et me semble-t-il bien accepté comme tel, je me demandais si la présence d’un observateur pouvait provoquer un comportement quelque peu différent chez certains patients, notamment au niveau du contenu de leurs verbalisations.
Il y a donc dans ce rôle d’observateur une position a tenir bien plus difficile qu’il n’y paraît et qui demande à celui-ci toujours plus de pratique pour se perfectionner.
2.3. Mes rôles d’animateur
Le temps d’observation dura deux mois et se révéla très important pour répondre à certaines de mes interrogations. Cela me permit notamment d’évaluer certains discours que j’aurai à soutenir plus tard. J’avais désormais davantage d’indications sur les patients qui viendraient en séance, ainsi que sur leur façon de se comporter. Aussi pouvais-je mesurer l’investissement de chacun et notamment celui du musicothérapeute. Cependant sa personnalité étant différente de la mienne, il ne me servirait à rien de me calquer sur son attitude et même sur la technique qu’il utilisait. J’étais tout de même intéressé au plus haut point par l’utilisation de la musicothérapie réceptive car à mon avis cette technique offre aux patients hospitalisés dans cette clinique un outil thérapeutique qui leur correspond. En effet j’avais pu observer les patients dans leur diversité : au niveau de leur âge où les plus vieux côtoient les plus jeunes, le ralentissement psychomoteur très important de certains et peu marqué pour d’autres. Cela me semblait difficile de conduire une séance de groupe en musicothérapie active sans provoquer des difficultés pour certains et risquer de les faire se sentir exclus du reste du groupe. C’est pourquoi les séances de musicothérapie réceptive m’apparaissaient plus adaptées car elles tendent vers la relaxation, un certain apaisement que les participants semblent venir chercher en séance. De plus cette technique implique le patient dans l’évocation de son ressenti et ses verbalisations au sein d’un groupe qui l’écoute peuvent dénouer certaines difficultés.
2.4. L’animation en musicothérapie active
Animation d’un groupe autour de la fabrication d’instruments de musique et de leur exploration sonore : un essai difficile.
Lorsque j’ai débuté mon stage à la clinique du Mont Duplan, je me suis aperçu que seule la musicothérapie de nature réceptive était proposée aux patients hospitalisés. Ceux qui avaient déjà fréquenté les séances semblaient satisfaits de cet outil thérapeutique qui leur était proposé, notamment parce qu’il correspondait à un désir de diminution de leur tension intérieure, un apaisement du tiraillement psychique auquel ils étaient quotidiennement confrontés. Cependant, considérant ma position nouvelle dans cet établissement et jouant du fait que j’étais un élément de plus parmi l’équipe soignante, j’ai voulu créer une séance de musicothérapie supplémentaire qui se voudrait celle-ci de nature active.
En m’imaginant animer un cycle de séances en musicothérapie active, j’avais des doutes quant à la trop grande disparité des membres qui allaient former le groupe. Sans pour autant renier l’intérêt d’une technique d’animation en musicothérapie active de groupe, je redoutais que certains membres se désintéressent de cette activité. Il y avait pour cela plusieurs raisons. Parmi les patients que j’ai rencontrés, certains avouaient ne pas apprécier du tout la pratique instrumentale car ils en gardaient de très mauvais souvenirs lors d’un apprentissage antérieur. D’autres étaient également réticents parce que cela leur demandait des efforts beaucoup trop importants au vu de leur état physique présent. En effet je pouvais observer que certains patients, en plus de leur affection nerveuse, soignaient un problème physique souvent inhérent à leur état : une blessure accidentelle ou qu’ils s’étaient infligée, des problèmes de circulation sanguine, une très faible résistance à l’effort même pour se tenir debout plusieurs minutes. Les problèmes de psychomotricité d’un patient à l’autre laissaient entrevoir des difficultés d’exécution pour certains pendant la conduite d’une séance (comme par exemple la recherche d’une pulsation, ou même le jeu par imitation) et pouvaient empêcher la cohésion du groupe que je recherchais. Je craignais que certains se sentent trop à l’aise durant les animations et fassent étalage de leurs facilités et que d’autres se trouvent incapables de suivre et renoncent à venir en séance.
Se posait à moi la question de la formation du groupe. Je devais avoir au préalable l’accord du médecin de chaque patient, ce qui réduisait considérablement le nombre de patients susceptibles de participer aux séances de musicothérapie active de groupe mais pouvait en favoriser la cohésion.
En fait, j’étais surtout attiré par la mise en place d’une autre activité qui n’avait jamais été menée dans l’établissement : la réalisation d’instruments musicaux par les patients puis la direction que j’allais essayer d’exploiter vers l’exploration et le jeu.
J’ai alors décidé de mener ce projet avec un groupe réduit pour favoriser mon animation et mon attention sur chaque patient afin de bien respecter l’ordre des étapes. Ce projet incluait la recherche d’un matériel de récupération et la mise à disposition de l’atelier d’ergothérapie pour la construction des instruments. Par la suite, le véritable enjeu de cette activité se révèlerait être une exploration sonore de l’instrument fabriqué et le jeu en groupe.
Lorsque j’ai commencé à proposer cette activité à certains patients que j’estimais pouvoir être intéressés, je fus parfois surpris d’une réponse négative franche et définitive. Quelles qu’en soient les raisons, ces patients avaient le mérite d’affirmer ce qu’il ne voulait pas. Peu de temps après, deux patients du C.A.T.T.P. , Georges et Alain, se montrèrent d’accord pour participer à cette activité. Nous serions donc un groupe, relativement restreint, de trois personnes, ce qui me permettrait d’animer la séance en portant véritablement attention à chacun.
Georges est un homme de trente ans, très mince, les cheveux courts bruns. Il est hospitalisé depuis plusieurs années, suite à des troubles du comportement. Lorsque je l’ai rencontré il m’est apparu comme une personne calme, discrète, parfois timide faisant preuve de beaucoup de concentration. Il a tout de suite accepté de participer au projet de construction d’instrument, mais sans le dire, paraissait intrigué par le fait de devoir essayer d’en jouer par la suite.
Alain est un homme de trente-cinq ans, très grand et de corpulence assez forte, les cheveux châtains coiffés en brosse. Il est dépressif et est suivi depuis son adolescence. Ses périodes de crise pendant lesquelles il ne se sent pas bien l’amènent à se faire hospitaliser deux à trois semaines par an et le reste du temps il fréquente le C.A.T.T.P. de la clinique. D’apparence austère lorsqu’il est seul, son visage s’illumine dès lors que l’on entre en contact avec lui. Il se démarque par sa politesse et sa reconnaissance vis à vis de l’équipe thérapeutique. Lorsque l’on discute avec lui il est souvent enthousiaste et de bonne humeur. C’est de cette façon qu’il a accepté de participer au projet de fabrication d’instruments musicaux.
Ces deux patients fréquentaient déjà régulièrement l’atelier d’ergothérapie du C.A.T.T.P. avant que je ne leur propose cette activité. De l’avis de l’ergothérapeute, qui devait nous assister dans les étapes de la réalisation des instruments, ces deux personnes pouvaient être considérées comme des « piliers » des activités en ergothérapie et avaient déjà participé à de nombreuses séances.
J’expliquais mon projet à ces deux patients : ils étaient d’accord pour participer aux séances qui auraient lieu chaque jeudi matin pendant une heure et demie, en comptant que nous aurions besoin de deux séances dans l’atelier d’ergothérapie pour réaliser les instruments, puis de deux autres dans la salle de musicothérapie pour commencer à en jouer.
J’avais donc l’assurance de pouvoir suivre ces patients durant un mois à raison d’une séance par semaine.
Les deux premières séances étaient donc consacrées à la fabrication d’instruments. J’avais au préalable récupéré avec la collaboration de l’ergothérapeute les matériaux nécessaires à la création de deux types d’instruments : un instrument monocorde se voulant à la fois mélodique et de percussion ( le matériel nécessaire à sa fabrication se composait d’une boite de conserve pour constituer une caisse de résonance, une lame de bois assez souple d’environ cinquante centimètres de long, une corde de guitare, quelques vis et une mécanique pour tendre la corde) et un instrument de type percussion ( réalisé avec un morceau de tuyau en P.V.C. et un morceau de gant de vaisselle assez extensible, tenu par un collier, pour constituer la membrane de la percussion).
Le jour de la première séance, les deux patients sont présents. J’ai apporté des prototypes des instruments que j’ai au préalable fabriqué afin de bien mesurer les difficultés et surtout l’ordre des étapes concernant leur réalisation.
Georges, le plus discret des deux patients, utilise toute sa concentration afin de respecter et franchir toutes les étapes de la construction de l’instrument à corde. C’est ce qu’il fait avec une rapidité surprenante, comme pour me montrer que ce travail manuel que je lui propose n’est pas un problème pour lui. J’essaie pourtant de lui faire prendre le temps, de le mettre en garde sur un éventuel défaut de fabrication qui pourrait nuire à la bonne production sonore de l’instrument. Là encore il semble faire la sourde oreille et n’évoque pas l’opportunité de jouer par la suite de l’instrument qu’il fabrique.
Alain, lui, a pris du retard par rapport à Georges, tant il a tenu à parler de certains membres de sa famille qui s’adonnent à la musique. Il a aussi voulu évoquer la batterie qu’il possédait chez lui il y a quelques temps, les concerts auxquels il a assisté récemment… Alain semble plus captivé par le fait d’évoquer la musique que de réaliser les instruments puis d’en jouer. En plus il ne se montre pas très habile de ses mains lorsqu’il s’agit de poser une vis avec minutie sur l’instrument et perd vite patience. Il semble cependant satisfait de participer à une activité autour de la musique…
Lors de la deuxième séance, Georges finit rapidement la construction de son instrument monocorde puis peint la caisse de résonance en bleu. Il se lance ensuite dans la réalisation de la percussion qu’il termine avant la fin de la séance, toujours avec application et sans mot dire.
Alain termine quant à lui son instrument monocorde et le décore quelque peu. Il ne lui reste pas suffisamment de temps pour commencer à construire la percussion.
Nous passons les dernières minutes de la séance à évoquer ces instruments. J’induis alors le fait que lors de la prochaine séance qui se tiendra dans la salle de musicothérapie, nous pourrons jouer avec, nous tenterons de trouver le plus de façons possibles de faire sonner l’instrument. Alain se montre immédiatement d’accord et demande aussi si l’on pourrait jouer plus tard avec de vrais instruments comme une batterie par exemple. Je lui réponds que plus tard ce serait peut-être envisageable mais que pour l’instant l’intérêt est de se servir des instruments que nous avons fabriqués. Les instruments ayant été peints et la peinture pas encore sèche, nous n’avons encore presque pas pu les faire sonner. Je leur demande alors ce qu’il pensent de l’objet qu’ils ont créé. Pour Alain c’est toujours l’enthousiasme qui prévaut, il demande même si on pourrait construire d’autres instruments plus gros pour faire une basse par exemple. Georges quant à lui, affirme avoir trouvé amusant de construire des instruments à partir de matériaux de récupération mais en jouer ne l’intéresse pas. C’est une demi-surprise pour moi car j’avais pressenti en l’observant que Georges évitait toujours de s’exprimer sur le devenir de son instrument et le jeu que nous allions élaborer avec par la suite. Il semble catégorique : pour lui l’activité s’arrête ici. Je lui fais alors part de l’opportunité que nous avons lors de la prochaine séance de pouvoir ensemble explorer les sonorités de l’instrument et d’essayer de jouer en groupe. Georges semble maugréer quelque peu et reste sur sa réserve.
Lors de la troisième séance, seul Alain est présent. Comme je le redoutais Georges a quitté le groupe au moment où nous devions « entrer dans le vif du sujet » et travailler autour de l’élaboration du sonore. Je me retrouve donc seul avec Alain dans la salle de musicothérapie. Alain ne cherche pas à connaître les raisons de l’absence de Georges, il semble toujours autant satisfait de participer à une activité autour de la musique et parle beaucoup. Je lui fais part alors de ma déception quant au retrait de Georges vis-à-vis de l’activité et lui confirme que nous poursuivrons le cycle de séances autour des instruments fabriqués. Cependant nous ne le prolongerons pas comme cela aurait été possible si Georges avait accepté de s’investir dans l’activité jusqu’à la fin.
Après un temps assez long de verbalisations au sujet des instruments, Alain suit mes consignes quant à l’exploration sonore de l’instrument monocorde. Au début il insiste longuement sur l’intensité de l’attaque de la corde qu’il provoque en appuyant avec un doigt. Puis, toujours en suivant mes consignes, il commence à trouver d’autres sons, en tapotant sur la caisse de résonance ou le manche de l’instrument. Parfois il me sollicite en me disant : « c’est bien çà ? » ou « j’aime bien ce son là ! ». Je l’invite à continuer encore l’exploration de son instrument. Il trouve alors le moyen de faire varier la hauteur de la note produite par la corde en exerçant une pression sur le manche de l’instrument. Il semble stupéfait par sa découverte : « Je ne pensais pas que l’on pouvait faire des sons comme ça ! ». Par la suite il cherche à adopter différentes postures, différentes façons de tenir l’instrument afin d’atténuer ou d’amplifier certains sons. Peu après je lui suggère un jeu d’imitation où chacun à son tour propose un motif sonore que l’autre doit imiter. Les premiers motifs qu’il me demande d’imiter sont presque impossibles à identifier tant ils sont empreints d’hésitations. Mais très vite il commence à proposer des motifs plus précis et affirmés qui me permettent mieux de les identifier et de les reproduire. Les échanges sonores par le jeu de l’imitation sont bien en place lorsque je me rends compte que la durée de la séance est dépassée de quelques minutes. Alain pourrait manquer le début du repas, ce qui ne lui arrive jamais. Je clôture la séance et lui dit que nous continuerons la semaine prochaine.
La semaine suivante, je rencontre Georges pour lui demander pourquoi il n’est pas venu à la dernière séance. Il m’explique qu’il s’est engagé dans une autre activité et qu’il ne pourra plus venir à mes séances qui ont lieu au même moment. Je lui demande alors d’autres explications et insiste quelque peu pour qu’il essaie de participer à la dernière séance. Mais celui-ci me réplique qu’il avait certes apprécié de fabriquer des instruments mais que d’en jouer ne l’intéresse pas du tout. Je n’appuierai pas plus ma demande et me plierai à respecter son choix. Cependant Georges me laissait entrevoir en lui une grande part d’inhibition, quelque chose qui le fait se sentir mal à l’aise lorsqu’il est confronté à une expérience nouvelle pour lui. Je me remémorais les deux premières séances auxquelles il avait participé et je me rendais mieux compte à présent de l’attitude sûre de lui qu’il adoptait lorsqu’il lui était demandé d’effectuer un travail au sein duquel il avait déjà prouvé sa valeur (comme les travaux manuels en ergothérapie). Au contraire il paraissait soucieux à l’idée de se trouver soudainement en terrain inconnu, mouvant, comme si l’activité que je lui proposais allait soudainement remettre en cause sa valeur, ses qualités.
Lors de la quatrième et dernière séance, je me retrouve donc seul avec Alain. Après un temps de verbalisations, nous reprenons le jeu d’imitation avec les instruments. Alain se montre alors plus apte que lors de la séance précédente pour imiter les phrases sonores que je lui propose et beaucoup plus affirmé dans le choix des motifs qu’il me donne à reproduire. Je donne alors à Alain une nouvelle consigne, celle de ne pas imiter ce que je lui propose mais plutôt de répondre par autre chose, comme s’il s’agissait d’un dialogue entre deux personnes. Tour à tour hésitant ou confus, Alain parvient progressivement à donner un sens à sa production sonore : au début il parvient à identifier l’intensité du motif proposé et répond en jouant le contraire (si je lui propose un motif avec beaucoup de notes, il en joue quelques unes seulement, ou à un thème rapide il répond par un thème lent) ; par la suite, il garde l’identité du motif proposé mais en accentue le caractère (lorsque je lui propose un thème « doux » il répond par un autre thème encore plus « doux » avec un nombre de notes différent).
A ce moment là de la production sonore, l’écoute d’Alain est optimale et il semble concentré et détendu à la fois comme je ne l’avais jamais connu. Encouragé par l’attitude d’Alain, je lui propose pour finir que nous entamions tour à tour un duo : je joue un thème en continu et lui vient se rajouter par-dessus. Puis c’est son tour de proposer un motif et à moi de l’accompagner. Alain ne semble pas déstabilisé et joue du mieux qu’il le peut. Cependant après le temps de jeu il m’avouera que ce dernier exercice était très difficile pour lui car il voulait écouter ma production sonore et n’arrivait plus à se concentrer sur la sienne.
La dernière séance se termine et Alain semble enchanté par ce que nous avons vécu. Il désire plus tard apprendre à jouer d’un instrument car il trouve que la musique l’aide à se détendre et à se concentrer.
Ainsi s’achevait ce cycle de quatre séances en musicothérapie active autour de la fabrication d’instruments. Je restais cependant sur une impression mitigée par rapport à la conduite de mon projet et sur ce que j’avais imaginé de son déroulement. J’avais certes un bon sentiment quant au suivi d’Alain qui me semblait parvenir à développer une écoute intéressante quant à sa propre production sonore ainsi que celle de l’autre. De plus il semblait avoir réussi à réguler son anxiété et avait montré une capacité d’adaptation bien réelle pour se conformer aux consignes données. Je pense que l’investissement d’Alain en séance de musicothérapie active a pu lui permettre de travailler sur l’amoindrissement de certains troubles qu’il rencontre dans son handicap, et que cette expérience pourra peut-être lui permettre d’améliorer les échanges dans sa vie sociale.
Je ne peux malheureusement pas en dire autant au sujet de Georges que je n’ai pu accompagner sur le terrain de sa créativité, laquelle lui fait si peur semble-t-il.
2.5. L’animation en musicothérapie réceptive
En musicothérapie réceptive, la place d’animateur du musicothérapeute est différente car il fait partie du groupe tout en ayant une place disymétrique : il est un paramètre de la situation. Dans un premier temps, le rôle du musicothérapeute est de choisir des œuvres musicales destinées à être écoutées par le groupe, et qui vont permettre d’engendrer la naissance d’une parole issue d’un discours autour et sur la musique.
Le groupe au sein duquel le musicothérapeute anime une séance est évidemment composé de sensibilités diverses, de différentes cultures et de souffrances multiples. Cependant lors de la première séance vécue par le groupe, le musicothérapeute tentera d’instaurer la possibilité d’une écoute commune de la musique, d’un plaisir partagé simultanément.
La succession des séances implique le musicothérapeute dans une sélection d’œuvres musicales qui, associées entre elles, deviennent des montages sonores qu’il élabore pour le groupe, afin de provoquer, conduire une réaction verbale induite par ses choix. Ainsi le musicothérapeute peut établir la trame d’un cheminement émotionnel et aider le patient à le mettre en mots.