1.1. La musicothérapie réceptive
Ecouter de la musique peut engendrer plusieurs applications thérapeutiques. Un travail d’écoute peut permettre un développement des capacités cognitives comme l’attention et la mémoire. Cela peut faciliter un processus visant à résoudre certaines difficultés en offrant un espace créatif d’expression personnelle.
La musique peut être évocatrice de souvenirs et d’associations d’idées. Une écoute de la musique favorisée par un état de relaxation et de réceptivité stimule des pensées, des images, des sentiments qui peuvent être ensuite examinés et discutés, soit en séance individuelle avec le musicothérapeute, soit au sein d’un groupe.
Pour des personnes rencontrant des difficultés émotionnelles, la musicothérapie réceptive peut apporter un cadre sain où des difficultés ou des sentiments réprimés peuvent être exprimés et soutenus par le musicothérapeute. Celui-ci en offrant un support et un étayage peut permettre au patient de libérer ses émotions et l’aider à les travailler dans le but de mieux se connaître et s’accepter.
Ainsi la musique peut être investie comme un moyen thérapeutique : la musicothérapie afin de permettre l’émergence émotionnelle et inciter à l’élocution verbale
La musicothérapie et le travail sur la relation aux autres et à soi-même.
L’écoute de la musique produit une certaine stimulation propice à l’exploration et à une meilleure compréhension de sa propre personne, mais offre aussi une ouverture vers d’autres cultures.
La musique peut revêtir un caractère social en véhiculant des valeurs de communication, d’écoute et de partage. Ces capacités peuvent être développées pendant les séances avec le musicothérapeute, ainsi qu’avec les autres membres du groupe, mais ce travail peut perdurer au-delà. Le patient peut alors prendre conscience de ces valeurs dans sa relation aux autres. Il développe ainsi une plus grande confiance en ses propres capacités à établir des relations et trouve un intérêt positif à ce que ses besoins soient plus clairement définis. Cela peut contribuer à rehausser son estime de lui-même.
1.2. La relation musicothérapeute - patient
En musicothérapie de groupe, l’acte thérapeutique peut en partie être pris en charge par les participants.
Le transfert (scénarios personnels qui revivent en situation) s’effectue du patient sur le thérapeute, sur la musique, mais aussi sur les membres du groupe.
En usant du contre-transfert, le musicothérapeute peut analyser ce que les patients lui font éprouver et ainsi mieux ressentir leurs problèmes.
En musicothérapie réceptive il est nécessaire que le patient soit capable d’utiliser le langage des mots, le musicothérapeute devant l’aider à mettre en mots la formulation de son ressenti. Cependant le musicothérapeute doit aussi être sensible au langage du corps, celui-ci pouvant être révélateur de non-dits…
1.3. Le choix d’une prise en charge d’un patient en musicothérapie au sein d’un groupe ou en individuel
Pourquoi préconise-t-on pour certains patients l’usage de la musicothérapie de façon individuelle plutôt qu’en groupe ?
Toute musicothérapie s’inscrit avant tout dans un projet thérapeutique d’où découle le projet musical.
Parfois on peut observer chez un patient un certain mutisme, un blocage dans sa prise de parole, ses verbalisations, notamment au sein d’un groupe où il ne se sent pas à l’aise. Ses conduites relationnelles se trouvant inhibées, sa participation est amoindrie et il risque de se sentir encore plus à l’écart, complètement isolé du reste du groupe. Une prise en charge de ce patient en séance individuelle de musicothérapie s’avère nécessaire afin de lui faciliter la verbalisation, instaurer une communication verbale sur le pouvoir évocateur de la musique.
Egalement lorsque les problèmes d’un patient peuvent déborder sur le groupe et rendre impossible un réel travail, il est nécessaire d’orienter ce patient vers des séances individuelles.
En séance de groupe, chaque patient peut prendre conscience des diverses réactions aux propositions musicales, des préférences de chacun. Ceci permet un changement dans la qualité de l’écoute musicale, laquelle en s’améliorant offre la possibilité au patient d’entendre la musique comme il ne l’avait jamais entendue, du moins comme il ne savait pas l’entendre jusque-là.
Les implications sont donc différentes en musicothérapie de groupe et en musicothérapie individuelle.
En musicothérapie individuelle, le thérapeute se trouve avec son patient, avec la musique comme médiateur. Très vite il faut une adhésion du patient à la relation thérapeutique de la musique. Cette adhésion est liée à la singularité du musicothérapeute. Les choix musicaux du musicothérapeute sont effectués pour le patient. Les paroles sont sans cesse dans un mouvement dialectique dans lequel patient et thérapeute sont entraînés.
Le musicothérapeute choisit les extraits musicaux pour le groupe. Parfois, dans un mouvement de contre-transfert, le thérapeute élabore un montage sonore destiné à tel patient ou tel autre. Parfois aussi un patient au sein du groupe peut s’imaginer que le thérapeute a choisi telle musique pour lui car il pense entretenir un lien privilégié avec le musicothérapeute.
Dans tout groupe formé se crée une dynamique entretenue par la personnalité des participants. Ainsi, au fil des séances, certaines places sont occupées : la place du leader du groupe, la place de celui qui connaît bien la musique, la place de celui qui n’y connaît rien... Parfois un patient se place comme l’auxiliaire du thérapeute, ou bien un autre patient le contredit à chaque séance.
Lors de la formation d’un groupe, le premier effet qui se fait sentir au patient est celui de l’illusion groupale. « L’illusion groupale désigne certains moments d’euphorie fusionnelle où tous les membres du groupe se sentent bien ensemble et se réjouissent de faire un bon groupe. »1 Celui-ci produit un sentiment d’appartenance, de communion, mais cela reste pour le moment une illusion puisqu’il ne s’agit que d’un rassemblement d’individus. Au fil des séances cette illusion peut s’estomper et s’en suit un sentiment de désagrégation qui donne au patient l’impression que plus rien ne va. Le sujet dans sa singularité réagit à cette situation : cela peut favoriser ou bien inhiber l’émergence de non-dits au sein du groupe, lesquels peuvent se révéler explosifs.
Le choix d’une séance individuelle :
Dans un premier temps le musicothérapeute rencontre son patient et s’entretient avec lui. Cette discussion vise à mieux connaître le patient, son rapport avec la musique et surtout à définir la place de la musicothérapie dans le projet thérapeutique qui le concerne. Il faut qu’au cours de cet entretien le musicothérapeute puisse saisir ce qui se passe chez le patient, sa souffrance, et évaluer une possibilité transférentielle dans laquelle le patient pourra investir la musique comme moyen thérapeutique. Le patient pourra investir cette relation thérapeutique s’il adhère au projet thérapeutique du musicothérapeute, s’il est certain que le musicothérapeute et la musique vont lui apporter quelque chose. Le patient devra collaborer dans le projet thérapeutique et instaurer ainsi le transfert. S’il refuse, le musicothérapeute pourra insister jusqu’à un certain point.
Lorsque le patient adhère au projet, sa demande le rend acteur des soins qu’il vient prendre et se met en place une démarche thérapeutique. Dans cet espace qui s’ouvre à lui, le patient avance et découvre. Parfois le patient émet des critiques que le musicothérapeute doit savoir recevoir, supporter et dépasser. La séance individuelle est la rencontre de deux sujets avec la prise en compte de ce qui se dit et ce qui se montre.
1.4. L’élaboration d’un montage sonore en musicothérapie réceptive.
Il existe plusieurs techniques de montages sonores utilisée en musicothérapie réceptive :
La séance de musicothérapie réceptive autour de l’audition de trois œuvres.
La séance de musicothérapie réceptive autour de l’audition d’œuvres associées deux à deux.
La séance de musicothérapie réceptive autour de l’audition d’une seule œuvre.
Dans ces trois techniques le temps d’écoute est de vingt minutes environ.
Le musicothérapeute doit, lorsqu’il élabore un montage sonore, suivre un fil conducteur dans le cheminement des œuvres entre elles. Comme par exemple l’utilisation d’une famille d’instruments de façon récurrente pour donner de la cohésion au montage et renforcer l’impression de cheminement au fil des oeuvres.
Le montage avec trois extraits musicaux permet au patient de trouver l’écho d’un cheminement : le premier extrait correspond à l’état du patient (ou du moins à l’un de ses symptômes) ; le deuxième extrait doit brouiller les pistes et laisser entendre un cheminement, un lien vers le troisième extrait qui serait, au-delà d’un éclatement du problème, un retournement de situation. L’audition de chaque extrait est suivie d’un temps de verbalisation.
La séance de musicothérapie réceptive autour de l’audition de trois associations de deux extraits d’œuvres musicales présente l’avantage d’impliquer le patient à la fin de chaque association dans un processus de choix et de justifications propice aux verbalisations.
La séance de musicothérapie réceptive autour de l’audition d’une seule œuvre implique le patient dans un temps d’écoute continu assez long. A la fin de l’audition, le musicothérapeute invite les patients à s’exprimer, s’ils le désirent sur leur vécu.
La réalisation d’un montage sonore implique le patient et le musicothérapeute dans un mouvement de transfert et de contre-transfert. Qu’est-ce que le patient attend du thérapeute et qu’est-ce que le thérapeute va donner au patient ?
Le musicothérapeute en élaborant le montage sonore tente d’amener le patient vers d’autres musiques, en commençant par exemple par quelque chose de connu afin de capter l’attention pour l’amener ensuite vers autre chose. La rencontre avec d’autres musiques donne l’opportunité au patient de se situer de façon nouvelle, de se confronter au « vivant ». De plus la réaction du patient à l’audition d’une musique qu’il n’a jamais entendu peut donner au musicothérapeute des éléments d’informations sur sa capacité d’adaptation, sur son système de défense.
Le musicothérapeute doit se situer au mieux dans ses choix thérapeutiques, définir sa position. Que va-t-il chercher comme effets chez le patient ? Doit-il chercher à saisir la souffrance du patient et la laisser résonner en lui-même ?
Faut-il objectiver cette souffrance, c’est-à-dire en la rapportant à une réalité extérieure en confirmant un diagnostic posé sur l’évolution des troubles du patient ?
2.1. L’expérience de la musicothérapie réceptive sur le lieu de stage
Après avoir tenu le rôle d’observateur pendant plusieurs mois, j’ai ensuite animé pendant six mois des séances de musicothérapie réceptive.
J’eus l’opportunité de rencontrer un grand nombre de patients, et peu à peu, de me sentir faire partie de l’équipe soignante. Car c’est bien d’un travail d’équipe dont il s’agit concernant la prise en charge de la souffrance psychique. Cette expérience, la plus enrichissante qui soit, m’a permis de définir et d’évaluer la contribution de la musicothérapie sur ce terrain de stage.
Je voudrais maintenant rendre compte du suivi de deux prises en charge qui résument les difficultés rencontrées et les moments forts dont je tiens à faire part.
2.2. La prise en charge d’un patient en individuel en musicothérapie réceptive
A la fin d’une séance de l’atelier de chant choral que je co-animais avec le musicothérapeute, une nouvelle patiente s’est présentée à nous. Mme S. a cinquante-deux ans et, se déclarant attirée par les activités que nous animons, désire en savoir plus et demande à participer à une séance de musicothérapie. La rencontre est empreinte de sincérité et la discussion qui s’engage entre elle et moi tend à me donner l’impression que malgré les déboires qui semblent avoir jalonné sa vie, elle possède encore la volonté de se rétablir totalement.
Mme S. paraît avoir beaucoup plus que son âge, environ une dizaine d’années de plus, comme si elle vivait un vieillissement précoce. Elle est physiquement très menue, de petite taille, presque anormalement mince. Ses cheveux courts sont blancs et ses yeux bleus donnent à son regard un caractère doux. Sa voix fluette et délicate renforce l’impression de gentillesse et de sensibilité qui émane de sa personne. Son discours est empreint de politesse et son élocution nullement perturbée. Son vocabulaire est recherché et très respectueux de son interlocuteur. Pourtant Mme S. m’est apparue comme une personne vivant avec le poids sous-jacent d’une souffrance intérieure dont elle ne semble parvenir à se défaire.
Lors de cette rencontre elle évoque son parcours difficile et son combat contre la dépression qu’elle subit depuis son enfance. Elle est venue se reposer dans cette clinique car elle était à nouveau en proie à des sentiments très violents d’abandon et de tristesse. Mme S. me fait part de son espérance que cela soit la dernière fois qu’elle ait besoin d’avoir recours à une hospitalisation. Une autre information qu’elle me livre de son histoire concerne la surdité dont elle est atteinte depuis une quinzaine d’années et qu’elle qualifie de « profonde ». Elle est donc acoustiquement appareillée et estime que sa mauvaise audition est un élément qui contribue à la faire plonger dans des troubles dépressifs.
J’avais effectivement commencé à remarquer que Mme S. avait tendance à tendre l’oreille ou à lire sur mes lèvres lorsque je lui parlais. Considérant son handicap auditif, je lui proposais de débuter un cycle de séances de musicothérapie réceptive en individuel, à raison d’une séance par semaine le mardi après-midi. Mme S. accepta avec enthousiasme et me fit part de sa reconnaissance vis-à-vis de l’intérêt que je voulais bien lui porter.
De ce premier contact avec Mme S., je gardais le sentiment que la musicothérapie avait son rôle à jouer, que cette personne pouvait investir la musique comme moyen thérapeutique dans sa maladie. J’avais donc besoin d’en savoir plus, de définir comment la musique pourrait éventuellement l’aider afin que la musicothérapie puisse s’inscrire au mieux dans le projet thérapeutique de cette patiente.
La première séance eut donc lieu le mardi suivant et je décidais de consacrer ce moment à l’établissement d’un bilan psychomusical de réceptivité concernant Mme S., afin de réunir de nouvelles informations et confirmer qu’une prise en charge de cette personne en musicothérapie était possible. Je m’inspirais des travaux menés par Jacqueline VERDEAU-PAILLES afin de conduire la séance en deux temps distincts : un premier temps sous la forme d’un entretien qui vise à « faire une étude détaillée de la réceptivité à la musique du patient, avoir le point de vue du sujet quant à son utilisation, avoir sa réponse à l’environnement sonore dans ses antécédents et dans sa vie de tous les jours, avoir un aperçu de sa culture musicale et ses aspirations à les développer. »1, puis un second temps pour effectuer le test musical réceptif correspondant à l’audition de dix œuvres à caractères différents afin de permettre « d’analyser le contenu du commentaire verbal de chaque extrait et de cataloguer les données de cette analyse en fonctions de normes pour établir un tableau appelé psychogramme qui permettra d’étudier les mécanismes de défense et le contenu latent »2.
Mme S. arrive avec quelques minutes d’avance dans la salle de musicothérapie où je l’attendais. Elle demande poliment si elle peut rentrer. Mme S. est très chaleureuse et visiblement contente de pouvoir participer à une séance de musicothérapie. Elle est vêtue d’un gros pull en laine et d’un pantalon assez étroit, lequel permet de deviner la maigreur de ses jambes. La séance n’a pas encore débuté et Mme S. me fait part de son sentiment positif quant à son adaptation à la vie de la clinique où elle se sent bien. Elle est également satisfaite de ses relations avec les autres patients hospitalisés dans la clinique avec qui elle a déjà pu commencer à sympathiser.
Je fais alors part à Mme S. de mon intention de ne pas lui proposer aujourd’hui une véritable séance de musicothérapie mais plutôt une activité autour de la musique car j’ai besoin de lui poser beaucoup de questions afin d’en savoir plus sur son rapport à la musique. En effet je m’étais rendu compte en préparant la séance que le nombre de mes interventions allait donner un aspect très directif à la séance. Ainsi j’ai tenu à insister sur le caractère particulier que constituerait cette première venue et qui serait différente des séances de musicothérapie réceptive qui débuteraient la semaine suivante. Mme S. comprit et accepta.
L’entretien dura environ trente minutes et Mme S. déploya tous ses efforts pour répondre de façon la plus complète possible à mes questions. Sa volonté de collaborer était évidente et souvent elle n’hésitait pas à chercher dans ses souvenirs les éléments demandés pouvant définir son rapport à la musique.
L’entretien révéla que Mme S., plus que la musique en particulier, entretenait une ouverture sur les arts en général, notamment la peinture, le dessin, le graphisme, la sculpture… Depuis ses plus lointains souvenirs il lui semble avoir toujours été attirée, touchée par certaines formes d’art. Aujourd’hui encore elle se réjouit lorsqu’elle part visiter une exposition ou lorsqu’elle achète une lithographie par exemple. Cependant elle n’a jamais vraiment apprécié s’exercer elle-même au dessin ou autres, ne s’estimant pas douée pour cela.
Vis-à-vis de la musique en particulier, Mme S. avoue son admiration pour les musiciens. Son regret est de n’avoir jamais essayé d’apprendre à jouer d’un instrument. Dans sa famille, seule sa grand-mère jouait du piano et lui faisait écouter de la musique classique. Elle en garde un souvenir très fort. Dans sa jeunesse, elle se rappelle avoir pris beaucoup de plaisir en dansant. Aujourd’hui elle apprécie beaucoup d’écouter de la musique avec ses amis et pense que la musique est une forme d’art très intéressante car elle permet à des sentiments très forts d’être véhiculés et bien souvent le compositeur dévoile une part de sa personnalité. Mme S. estime être réceptive à toutes les formes de musique, qu’elles traduisent un caractère enjoué ou pathétique car pour elle, la musique s’exprime comme la vie, avec des moments joyeux et d’autres plus tristes. Ainsi elle affirme n’avoir jamais ressenti d’angoisses particulières, sauf peut-être à l’écoute de certaines musiques très modernes qu’elle ne comprend pas ou « n’entend pas » car depuis qu’elle est appareillée, se pose la question de ce qu’elle perçoit par rapport à ce qui est diffusé…
Nous passons à l’audition d’une série de dix extraits musicaux, chacun suivi d’un temps de verbalisation de quelques minutes où le patient est invité à s’exprimer sur ce qu’il a ressenti, ce que cela lui a évoqué, comment il a vécu l’écoute. Cela permettra d’apporter de nouveaux éléments sur la connaissance de sa personne et de sa réceptivité à la musique.
Le premier extrait est une œuvre se voulant descriptive qui introduit l’écoute.
. Camille SAINT-SAËNS -Le carnaval des animaux- Le cygne
(pendant l’écoute Mme S. ferme les yeux et semble se concentrer)
Mme S. : « j’ai beaucoup apprécié, cela m’a rappelé des balades dans la nature que je faisais il y a quelques temps… »
Le deuxième extrait exprime un sentiment pesant d’inquiétude et rompt avec le caractère du premier extrait.
. Samuel BARBER -Adagio pour cordes-
Mme S. : « c’était très agréable et beau… Parfois il semblait y avoir des ruptures puis cela repartait… comme dans une belle histoire sentimentale entre deux êtres qui s’aiment ! »
Le troisième extrait apporte un apaisement en traduisant un caractère sentimental.
. Yann TIERSEN -Rue des cascades- J’y suis jamais allé
Mme S. : « Cela m’a paru enjoué et romantique. J’ai pensé au jour où j’irai mieux et où je pourrai partir d’ici retrouver mon ami… s’il veut bien encore de moi… »
Le quatrième extrait se veut de couleur chaleureuse, extravertie.
. Django REINHARDT -Charleston-
Mme S. : « Alors là, j’ai reconnu immédiatement une musique sur laquelle je dansais lorsque j’étais jeune…C’était l’époque que je préfère encore aujourd’hui, je n’en garde que de bons souvenirs… »
Le cinquième extrait provoque une rupture avec l’extrait précédent en proposant un climat insolite, quelque peu irritant.
. Miles DAVIS -On the corner- One and one
Mme S. : « J’avoue avoir trouvé cette musique quelque peu étrange…je me suis demandé ce qui allait se passer…je peux dire que je n’ai pas beaucoup apprécié même si je reste ouverte à ce que je ne connais pas. »
Le sixième extrait provoque le retour d’une stabilité dans la continuité de l’écoute en proposant un caractère apaisant.
. Georges GERSHWIN -Porgy and Bess- Summertime
Mme S. : « J’ai trouvé cette musique apaisante. Cependant je l’ai ressentie de façon contradictoire : c’était beau et triste à la fois…comme quand on est amoureux de quelqu’un qui malheureusement ne vous aime pas… »
Le septième extrait tranche de façon brutale avec le précédent en traduisant un aspect choquant et agressif.
. Cyril TORRES -Œuvres acousmatiques- Formes du vide
Mme S. : « Ce que vous me donnez à écouter n’est pas des plus abordables ! J’ai eu du mal à être attentive, à trouver du sens. J’imagine qu’il s’agit de recherches musicales…c’était trop abstrait pour quelqu’un comme moi. Mais je suis tout de même satisfaite que vous m’ayez donné ceci à entendre, je suis sûre que cela ne m’a pas servi à rien ! »
Le huitième extrait traduit un retour à la sérénité se voulant réparatrice des effets de l’extrait précédent en proposant à nouveau un caractère apaisant.
. Chet BAKER -Let’s get lost- I remember you
Mme S. : « il y avait un côté léger et fluide dans cette musique, une certaine jouvence qui m’a beaucoup amusée ! »
Le neuvième extrait se veut déstabilisant en apportant des repères d’une autre culture lui donnant une couleur dépaysante.
. Nusrat Fateh Ali KHAN -Devotional song- Haq Ali Ali Haq
Mme S. : « Cette voix, d’Orient sans doute, m’a rappelé avec émotion un voyage que j’avais effectué en Afrique du nord et dont je garde d’excellents souvenirs… »
Le dixième extrait va clôturer l’écoute en proposant une musique équilibrée et grandiose.
.Georges BIZET -Carmen- Acte IV Chœur de la corrida
Mme S. : « Je connaissais cette musique, elle me rappelle un folklore beaucoup plus proche de nous que celui de l’extrait précédent. J’ai préféré celui-ci car cela me fait penser à la Camargue et ses traditions, les magnifiques ballades que l’on peut faire dans cette région… »
L’écoute est maintenant terminée, et à la question du morceau qu’elle a préféré Mme S. choisit le dernier car elle affirme que depuis longtemps elle n’avait réussi à « entendre » un morceau de musique de manière aussi distincte, prégnante, lui procurant une aussi forte impression.
Le morceau qu’elle a le moins apprécié est d’après elle le septième car elle n’a pas réussi à en retirer quelque chose, à son grand regret.
La séance est terminée et mme S. , après m’avoir exprimé sa reconnaissance, me fait part de sa surprise quant à la qualité de son écoute qu’elle est parvenue à maintenir tout au long de la série d’extraits musicaux proposés. Elle semble enchantée et nous évoquons la prochaine séance à laquelle il lui tarde de participer.
L’élaboration d’un bilan de cette séance autour du test de réceptivité musicale dévoilait un certain nombre d’éléments positifs quant à la possibilité d’une prise en charge en musicothérapie de Mme S. ; en effet cette dernière semblait même avoir débuté un travail intéressant sur l’amélioration de la qualité de son écoute, elle semblait « redécouvrir » ses oreilles.
La construction d’un psychogramme et l’analyse des réponses de Mme S. confirmait la richesse de l’affectivité présente chez cette patiente. Cette affectivité suscitée par la musique semblait continuellement présente et nullement réprimée ou maîtrisée, par des rationalisations par exemple. Ce premier élément indiquait une capacité à la réceptivité musicale. D’autres éléments de la personnalité de cette patiente pouvaient être décelés : sa capacité imaginaire semblait normalement suscitée par la musique, laquelle permettait aussi l’émergence de souvenirs. Certaines verbalisations concernant la danse ou les ballades à pied donnent des indications sur l’implication corporelle de Mme S. dans la musique.
Les musiques « déstabilisantes » proposées dans le cheminement des dix extraits musicaux n’ont en aucun cas mis en jeu un mécanisme de défense contre un affect jugé dangereux, et surtout ont révélé une réelle capacité d’adaptation de Mme S. aux déséquilibres provoqués.
Mme S. ne semble pas chercher à prendre de la distance par rapport à l’émotion suscitée par la musique mais plutôt à la mettre en mots ou bien à l’associer à un souvenir similaire. La musique ici semblerait même pouvoir l’aider à réguler les affects ressentis plutôt que d’être submergée par ceux-ci.
Je cernais mieux à présent la personnalité de Mme S. et les éléments apportés par le test de réceptivité étaient des informations d’une grande richesse. De plus, la relation qui s’instaurait entre Mme S. et moi, son investissement, me laissaient penser qu’un travail au fil des séances serait possible.
La première séance de musicothérapie réceptive avec Mme S. eut lieu la semaine suivante.
Mme S. se présenta telle que je l’avais connue les fois précédentes, c’est-à-dire aimable et fragile à la fois, avec un réel désir de s’impliquer dans les séances que je lui proposais.
Je lui indiquais la marche à suivre désormais des séances que nous allions vivre ensemble, à savoir l’audition de trois œuvres puis l’opportunité pour elle de s’exprimer sur son ressenti et la manière dont elle a vécu l’écoute.
Pour cette première séance j’avais sélectionné trois œuvres caractérisées par les sonorités dominantes du piano. Le cheminement proposé par ces trois extraits était le suivant : une musique caractérisant l’isolement, une seconde musique harmonieuse et rythmique, puis une musique stable, bien dosée en harmonie.
Audition : . Erik SATIE -Gymnopédie III-
. G. F. HAENDEL -Suite pour clavecin- Sarabande
. G. GERSHWIN -Prélude pour piano solo- Andante
Pendant l’écoute Mme S. semble en profiter pour se détendre, elle ferme parfois les yeux. Entre deux extraits elle paraît vouloir maintenir sa concentration afin de ne pas « sortir » de l’écoute.
Mme S. : « J’ai beaucoup apprécié ces moments, j’étais très détendue. Je crois que cela m’a fait beaucoup de bien. J’aime beaucoup le piano, ses sonorités… Cela me rappelle ma grand-mère avec qui j’ai vécu dès l’âge de dix ans, j’étais heureuse avec elle… C’était la maman de ma mère… Ma mère est morte en me donnant la vie et mon père ne l’a pas supporté. A cause de l’alcool, il a toujours été très méchant avec moi…(son père l’a violée lorsqu’elle avait huit ans…) C’est quelque chose qui me fait encore souffrir aujourd’hui… Mais la vie continue… J’espère qu’un jour je parviendrai à ne plus souffrir autant que j’ai pu souffrir… Mais j’ai parfois si peur de souffrir autant à nouveau… »
Lors de la deuxième séance les trois extraits auditionnés sont exécutés à chaque fois par un orchestre symphonique et tendent à proposer le cheminement d’un sentiment d’isolement à un sentiment plus chaleureux incitant à la communication.
Audition : . Armas JÄRNEFELT - Berceuse
. J.S. BACH - Cantate BWV 156- Sinfonia
. J. PACHELBEL - Canon
Mme S. : « Je crois que ces musiques que vous m’avez donné à entendre sont celles que j’ai préférées depuis que je participe aux séances. C’est si beau, il y a tant de passion et de romantisme… j’étais très touchée par les mouvements de ces musiques, ce sont des sentiments universels qui sont destinés à être partagés. D’ailleurs depuis que je viens en séance j’ai pris l’habitude d’écouter de la musique dans ma chambre et cela me plait beaucoup ! J’aimerais si possible avoir les références de ces disques pour les acheter et pouvoir les faire entendre à mes amis. »
La troisième séance propose l’audition de trois extraits aux couleurs jazz et donne l’impression d’un cheminement d’un aspect quelque peu sombre à un sentiment plus lumineux et coloré.
Audition : . Chet BAKER - The thrill is gone
. Chick COREA - Song of the wind
. John McLAUGHLIN - Follow your heart
Mme S. : « Ce sont des musiques que j’écoutais avec mon ami… Il aime beaucoup le jazz, il n’écoute que çà ! Cela m’a fait penser à lui, à ce qu’il doit faire en ce moment… Nous avions beaucoup de projets, voyager, aller marcher dans de superbes endroits comme nous aimons tant le faire… mais je suis retombée malade et ce n’est pas toujours facile pour lui d’accepter ça… Je le comprends. J’espère qu’il pense quand même un peu à moi. »
La quatrième séance propose l’audition de trois styles de musiques exécutées au piano.
Cependant à ma grande surprise, Mme S. ne se présente pas à la séance à l’heure convenue. Connaissant son implication pour les séances de musicothérapie, je me doute qu’il s’est passé quelque chose. Je pars alors en quête de renseignements et un membre de l’équipe soignante m’informe que Mme S. a vécu un brusque épisode dépressif la nuit dernière et qu’elle doit désormais observer un temps de repos nécessaire.
Quelque peu choqué et inquiet pour elle, je dois me faire à l’idée que cette séance n’aura donc pas lieu.
Pour la cinquième séance, après avoir pris des nouvelles rassurantes au sujet de l’état de santé de Mme S., je décidais de choisir des musiques qui n’auraient trait ni avec le piano, ni avec la musique classique et le jazz. Pour permettre à Mme S. de « repartir » dans la dynamique d’écoute intéressante qu’elle entretenait avec la musique, j’ai préféré lui donner la possibilité d’écouter de nouvelles sonorités comme l’on en rencontre dans les musiques traditionnelles du monde.
En effet je craignais que son ressenti ne devienne envahissant et l’empêche de continuer le travail sur la qualité de son écoute qui se développait. A mon sens, cette capacité d’écoute en s’améliorant serait garante d’une plus grande autonomie pour Mme S..
La séance débute par un temps de verbalisations pendant lequel Mme S., après avoir exprimé son regret d’avoir manqué la séance précédente, m’explique qu’elle s’est trouvée abattue après avoir compris que son ami ne ferait pas l’effort d’attendre son rétablissement. Une nouvelle fois en proie à des sentiments d’abandon, elle estime ne s’être pas montré assez forte. Cependant grâce à l’appui de certains de ses proches elle a pu surmonter cette difficulté et désire persévérer dans son rétablissement.
Audition : . Paco de LUCIA - Alegrias
. Folk music of Bulgaria - Zatvoren stoyan
. Super Rail Band de Bamoko - Mogo gnayé kodola
Mme S. : « Ces musiques m’ont évoqué des régions lointaines, des endroits où les gens qui y vivent fonctionnent à leur manière et n’ont pas les mêmes préoccupations qu’ici. J’étais touchée par les voix du deuxième extrait que j’ai perçues comme très délicates et féminines… C’est très agréable de découvrir d’autres sonorités, d’autres sensations, de finalement ne pas rester enfermé dans ce que l’on a l’habitude de côtoyer… La vie nous apporte ce que l’on veut bien lui laisser nous donner, et moi j’estime avoir encore beaucoup de choses à découvrir… Je ne veux plus me gâcher les opportunités qui se présenteront à moi. Je suis comme je suis, mais je me dois de faire encore des efforts et fonctionner différemment. J’ai des amis qui m’aiment et qui m’attendent lorsque j’irai mieux pour voyager. Je ne veux plus les décevoir. »
Lors de la sixième séance, Mme S. apparaît beaucoup moins fatiguée que la semaine précédente et semble même avoir retrouvé un certain tonus qui la caractérise sous son apparente fragilité.
Les trois extraits que je lui propose d’écouter mettent en avant la famille des instruments à cordes. Le premier extrait se veut assez rythmé et majestueux pour introduire l’écoute, le second plus lent avec un caractère apaisant, enfin le dernier offre un aspect plus sentimental, chatoyant et très rythmé.
Audition : . L. V. BEETHOVEN - Menuet en sol majeur
. Edvard GRIEG - Peer Gynt- Le matin
. Ennio MORRICONE - Concerto n.1 per Orchestra
Mme S. : « J’ ai passé un moment très agréable, j’étais très détendue.(…) En ce moment je me sens beaucoup mieux, comme je ne l’ai pas été depuis longtemps. Je revois mes amis et eux aussi trouvent que je vais bien. Mon médecin pense que je pourrais partir dans quinze jours si tout va pour le mieux. Je suis si contente, je m’accroche à cette idée, cela me motive pour prendre un nouveau départ. »
La septième séance est fondée sur l’audition du piano. Je ne savais pas si cette séance serait l’avant-dernière, voire la dernière pour Mme S., tant aux yeux de l’équipe thérapeutique l’état de santé de cette patiente inspirait la confiance, et la fin de sa prise en charge au sein de la clinique s’annonçait imminente.
Audition : . F. CHOPIN - Nocturne en mi bémol majeur n.2
. K. JARRETT - The Köln concert - part II c
. Ruben GONZALES - Chanchullo
Mme S. : « J’aime toujours autant le piano, c’est l’instrument qui produit les sonorités qui me touchent le plus. Le premier morceau, je l’apprécie beaucoup, je le connaissais déjà. Le deuxième était très libre et apaisant. Quant au troisième il était entraînant et m’a fait penser à tous les moments joyeux qu’il me reste à vivre.(…) Vous savez, je me sens beaucoup mieux depuis que je participe aux séances de musicothérapie, c’est incroyable comme j’éprouve moins de difficultés à entendre mais aussi à me faire entendre. C’est la musique qui m’a permis de retrouver des sensations que j’avais perdues. »
Mme S. m’informe que sa sortie est prévue pour le mardi suivant. C’est sans doute sa dernière séance aujourd’hui. Nous évoquons cette sortie qui aura lieu deux mois après son admission au sein de la clinique et qui n’est pas dépourvue d’une certaine appréhension pour Mme S.. Mais celle-ci se sent suffisamment armée de courage pour affronter cette situation et ne pas revivre le même scénario qui l’avait conduite à être une nouvelle fois hospitalisée.
Le lundi suivant, comme nous l’avions convenu, Mme S. vient une dernière fois dans la salle de musicothérapie me confirmer que sa sortie de l’établissement aura bien lieu le lendemain. Son appréhension semble s’être amoindrie, notamment grâce à ses projets et son entourage qui l’attendent à l’extérieur. Ses remerciements sont chaleureux car elle affirme que la musicothérapie lui a donné les moyens de se rétablir.
Mme S. avec son apparente et touchante fragilité, a tout au long de sa prise en charge effectué un travail des plus intéressants avec la musique. Elle semble avoir développé une écoute que les « entendants » n’utilisent pas. Par le biais du matériau musical qui lui était proposé, elle a su percevoir le langage sonore des affects et parvenir à le mettre en mots. Son utilisation de la musique lui a permis d’améliorer la relation entre le monde extérieur et le sien, lui offrant ainsi la possibilité d’une vie sociale plus évolutive.
2.3. La prise en charge d’un groupe ouvert en musicothérapie réceptive
Après avoir tenu le rôle d’observateur au sein d’un groupe ouvert en séance de musicothérapie réceptive, le musicothérapeute me proposa d’animer la séance du lundi après-midi. Lui-même se positionnerait en tant qu’observateur et j’aurais à ma charge la tâche de préparer la séance et l’animer.
La prise en charge d’un groupe ouvert me donnait à réfléchir sur la nature même de ce groupe par rapport à un groupe dit « fermé ».
Dans le cadre d’une institution « ouverte », comme la clinique psychiatrique du Mont Duplan, les malades sont hospitalisés pour des durées très variables, lesquelles ne sont pas définies immédiatement. Cependant on peut considérer que l’institution procède à une « rotation » rapide de malades. Il est donc difficile d’estimer la durée de la participation de tel patient au groupe ouvert de musicothérapie, son hospitalisation pouvant être prolongée ou écourtée selon l’avis des médecins. De ce fait, le groupe ouvert peut se retrouver complètement renouvelé de ses participants sur une durée assez courte, de deux mois seulement.
L’intérêt d’un groupe ouvert en musicothérapie réceptive réside « dans l’opportunité qui est offerte aux patients de bénéficier d’un lieu de rencontre non-médicalisé, un lieu de paroles qui peut constituer une véritable parenthèse dans leur vie au sein de l’institution »1.
Cependant le musicothérapeute se trouve dans la situation délicate d’élaborer un projet thérapeutique en musicothérapie pour un groupe susceptible d’intégrer à chaque séance de nouveaux participants. La réalisation des montages sonores devra alors se faire en fonction des participants les plus « anciens », les nouveaux devant s’intégrer au fil des séances. L’intérêt de l’arrivée de ces nouveaux participants pouvant consister en la remise en cause d’un vécu du groupe et provoquer une certaine « relance » de sa dynamique à chaque nouvelle séance.
J’ai animé tous les lundis pendant six mois la séance de musicothérapie réceptive de groupe ouvert. Afin de pouvoir relater cette expérience, je me concentrerai ici sur le cycle des huit premières séances, qui selon moi sont révélatrices des principaux éléments et difficultés constatés dans l’animation d’un groupe ouvert.
Une des particularités du groupe ouvert est de réunir des patients atteints de différentes pathologies. La diversité des âges, des parcours de chacun, de l’intensité des troubles vécus, rend le groupe très hétérogène. La seule homogénéité constatée consiste en la liberté de soins que chaque patient s’octroie en venant participer aux séances. Celles-ci ne sont pas obligatoires mais l’équipe thérapeutique encourage les patients à maintenir une régularité dans leurs venues.
L’élaboration des montages sonores et le choix des extraits musicaux se révèlent difficiles à gérer pour le musicothérapeute, tant celui-ci doit se positionner à la rencontre du patient.
Ainsi j’adoptais la technique des trois associations de deux extraits musicaux qui présente l’avantage d’impliquer chaque patient dans un processus de choix propice aux verbalisations.
Quant au choix des extraits musicaux, je préférais amener le groupe vers la découverte de nouvelles musiques, lui donner l’opportunité de développer sa propre écoute ainsi qu’une implication plus personnelle dans son discours. Je préparais donc les montages sonores en préconisant pour la première association des musiques permettant d’instaurer l’écoute. La deuxième association induisait un caractère plus relaxant, favorisant l’introspection. La troisième association permettait de « sortir » de l’écoute en proposant des musiques plus enjouées, caractérisant un certain épanouissement. Les deux extraits musicaux de chaque association, plutôt que de se situer en opposition, tendent vers la même direction et se veulent « de tous styles, de toutes époques. »1
Première séance :
Nicolas (stagiaire musicothérapeute)
Judy
René
Danielle
Charles (observateur)
La première séance à lieu avec trois patients venant d’être admis au sein de l’institution. La séance débute par une discussion pendant laquelle je leur demande de s’exprimer sur leur hospitalisation ainsi que sur le ressenti de leur vie dans la clinique.
Judy, 18 ans, est la plus jeune patiente que j’ai rencontrée. Elle s’exprime sur les angoisses et les insomnies qu’elle a ressenties et qui l’ont menée à se faire hospitaliser. Elle n’affirme qu’à demi-mots sa crainte de séjourner dans un hôpital psychiatrique.
René a 55 ans et vit une dépression depuis plusieurs années, suite à la disparition d’un proche. Il a préféré quitter l’institution qui le prenait en charge pour venir à la clinique du Mont Duplan, un lieu qui lui convient mieux d’après lui.
Danielle, 45 ans, est, quant à elle, hospitalisée pour un état dépressif qui, entretenu par l’alcool, s’était déclaré à la suite du départ de ses deux enfants devenus adultes et qu’elle avait élevés seule.
Ces trois patients n’ont jamais vécu de séances de musicothérapie, et une fois la consigne énoncée, la musique entre en jeu.
Première association :
« Simple comme bonjour » (Edith Piaf)
« Le poinçonneur des Lilas » (Serge Gainsbourg)
Danielle : « J’ai apprécié le premier, très dynamique, par contre le deuxième est trop monotone, je n’aime pas trop. »
René : « Deux grands chanteurs…Je choisis le premier morceau qui me touche plus. »
Judy : « Ce n’est pas du tout la musique que les gens de mon âge écoutent…S’il faut en choisir un ce serait le dernier que j’avais déjà entendu. »
Deuxième association :
« Adagio pour cordes » (Samuel Barber)
« Le carnaval des animaux. Le cygne » (Camille Saint-Saëns)
Danielle : « J’ai pensé à mes enfants lorsqu’ils étaient encore à la maison. Ils ne comprennent pas que je sois comme çà… »
René : « J’ai préféré le deuxième car le premier me donnait le cafard… »
Judy : « La musique classique me rend triste, je n’en écoute jamais. Je choisis le second même si c’est loin de mes goûts musicaux. »
Troisième association :
« Be with you » (Alpha)
« Valse d’Amélie » (Yann Tiersen)
Danielle : « Le premier ressemblait à une douce complainte amoureuse…C’est le morceau que j’ai préféré de la séance. »
René : « J’ai trouvé un caractère sentimental dans les deux extraits. C’était apaisant. Je choisis le deuxième pour le piano, un instrument dont j’aime la sonorité. De tout ce que nous avons écouté, je choisis le premier, celui de Piaf. »
Judy : « J’ai apprécié le dernier extrait, plus rythmé. C’est celui que j’ai préféré de tous. »
Après cette séance, je ressentis la nécessité de clarifier mes interventions. Lorsque j’invitais chaque participant à évoquer s’il le désirait son ressenti, je soutenais les verbalisations du patient à l’aide de questions qui induisaient des éléments de réponse. Je savais que je devais travailler à m’exprimer de manière plus succincte. En effet, si les questions sont plus longues, elles contiennent davantage d’éléments du musicothérapeute, donc moins de neutralité et de possibilité pour le patient de se situer en s’exprimant.
Deuxième séance
Nicolas (stagiaire musicothérapeute)
Danielle
René
Charles (observateur)
Première association :
« Fantaisie pour un gentilhomme » (Joaquin Rodrigo)
« El desierto » (Lhasa)
René : « Malgré ma fatigue, c’était agréable… J’imaginais des régions méditerranéennes, avec beaucoup de soleil. Je choisis le premier.
Danielle : « J’étais assez tendue en venant…Mais là ça va mieux. Je choisis le deuxième extrait car j’ai beaucoup apprécié cette voix féminine. »
Deuxième association :
« Matière noire » (Bertrand Lubat)
« Gnossiennes » (Andres Miolin)
René : « Le premier extrait m’a déstabilisé car cette musique m’est apparue très dense et mystérieuse, du coup le deuxième morceau m’a transporté : c’était très beau.
Danielle : « Je n’ai pas été particulièrement touchée par ces musiques, je ne sais quoi en dire…S’il faut choisir, ce serait plutôt la deuxième, plus mélodique. »
Troisième association :
« Depuis le jour » (Charpentier interprété par M. Callas)
« Quizas » (Ruben Gonzales)
René : « J’ai été enchanté par ces deux extraits ! Cela m’a fait oublier un peu mes problèmes. Je choisis inévitablement le premier car j’adore Maria Callas. C’est le morceau que je retiendrai de la séance d’aujourd’hui. »
Danielle : « Cette fois-ci j’ai apprécié les deux…Mais avec une préférence pour le deuxième car il m’a donné envie de danser…C’était agréable. C’est ce morceau que j’ai préféré parmi tous. »
Troisième séance
Nicolas (stagiaire musicothérapeute)
Danielle
Judy
René
Orlando
Charles (observateur)
La troisième séance est marquée par le retour de Judy (affirmant avoir eu un « empêchement » la semaine précédente) et l’arrivée d’un nouveau patient nommé Orlando. Celui-ci a 34 ans et exerçait la profession de commerçant lorsqu’il s’est fait agresser en se rendant sur son lieu de travail. Il raconte au groupe, pendant l’ouverture de la séance, que depuis son agression où il a cru mourir, il vit « dans le noir », au ralenti.
Première association :
« Tango » (Isaac Albeniz)
« Bruca manigua » (Ibrahim Ferrer)
Danielle : « J’ai préféré le deuxième car j’aime écouter du chant. Celui-ci, même si je n’en comprenais pas les paroles, avait l’air optimiste… »
Judy : « Ces musiques m’ont évoqué l’Amérique du sud où je suis née. Mes parents se sont ensuite séparés et je n’ai pas de souvenirs de cet endroit…J’aimerais y retourner un jour. Je choisis le deuxième. »
Orlando : « Je choisis la deuxième qui m’évoquait des gens sur une plage… »
René : « C’est agréable de venir ici et grâce à ces musiques oublier pendant un moment ses problèmes…La première m’a plus détendu. »
Deuxième association :
« B.O.F. Virgin Suicides » (Air)
« Teardrop » (MassiveAttack)
Danielle : « C’était très profond. Je n’écoute pas souvent la musique aussi attentivement. J’ai préféré le second qui était plus enjoué et gai que le premier qui rappelle une romance dramatique. Cela me ramène à mon histoire, les problèmes que j’entretenais avec l’alcool durant certaines périodes, pour combler un manque de confiance ? Les psys me disent que le problème remonte à ma petite enfance…En tout cas aujourd’hui en me levant, voyant qu’il fait beau, je me rends compte de ma chance de ne pas être sous l’emprise de l’alcool… »
Judy : « J’ai beaucoup aimé les deux morceaux, c’est difficile de choisir…Le deuxième avait des sonorités que j’ai appréciées. »
Orlando : « Le premier était entraînant, le deuxième plus lent…Le contraste entre les deux m’a angoissé. Je choisis le premier. »
René : « Les deux morceaux étaient lancinants…Je n’ai pas aimé, cela me faisait penser à mes problèmes…Le premier était peut-être plus abordable pour moi. »
Troisième association :
« Tes yeux se moquent » (Louise Attaque)
« La ballade Nord-Irlandaise » (Renaud)
Danielle : « Je choisis le deuxième. C’est un air que l’on peut fredonner, c’est agréable. C’est le morceau que j’ai préféré de la séance. »
Judy : « Le premier parce que je connaissais et que j’apprécie ce groupe. Le morceau que j’ai préféré est le deuxième de la deuxième association. »
Orlando : « Cela m’a plu, ça m’a changé les idées. Je choisis le deuxième car il me rappelle des souvenirs, quand je faisais encore de la moto…Aujourd’hui je n’ai plus le goût, pourtant c’était ma passion… »
René : « Les deux étaient agréables à écouter. Je choisis le deuxième car il m’a rappelé de bons souvenirs et que ce chanteur est un de mes préférés. C’est le morceau que j’ai préféré de la séance. »
Quatrième séance
Nicolas (stagiaire musicothérapeute)
Michel
Judy
Danielle
René
Charles (observateur)
La quatrième séance est marquée par l’arrivée d’un nouveau patient dans le groupe. Michel a 34 ans et se présente très succinctement sans livrer de renseignements sur son parcours ni sur les troubles qui l’ont conduit à être hospitalisé. Il prend une attitude désinvolte et dit qu’il est venu « pour voir ». Pendant la discussion, avant l’audition des morceaux de musique, il me demande si l’on peut se tutoyer . Je l’informe qu’un patient peut me tutoyer mais que je lui répondrai en le vouvoyant. Par la suite il utilise des tournures impersonnelles pour éviter de me tutoyer. Cependant la question du vouvoiement se pose dans la rencontre avec un patient. En effet il m’est apparu important d’utiliser le vouvoiement, surtout dans un cadre de travail régulier, car cela constitue une manière de préserver des questions que l’on se doit de poser (et de se poser) et que l’on oublie face au tutoiement. De plus une certaine distance « respectueuse » est préférable dans la relation entre le thérapeute et son patient.
Première association :
« Moonlight in Vermont » (Ella Fitzgerald / Louis Armstrong)
« Like someone in love » (Chet Baker)
Danielle : « J’ai ressenti du romantisme dans ces deux extraits, cela m’a plu. J’ai préféré le premier, ce chant entre l’homme et la femme. »
René : « J’ai pensé à mes problèmes alors que pourtant je me sens mieux en ce moment…Mais ça m’a permis d’y penser différemment. J’ai quand même aimé, surtout le premier. »
Judy : « Ces musiques m’ont rappelé le piano jazz que j’avais commencé à étudier. Je choisis le second, pour ce piano justement. »
Michel : « Le premier c’était vraiment « barbant », à l’eau de rose…J’ai préféré le deuxième, plus sincère peut-être. »
Deuxième association :
« Les flûtes de l’Atlas » (Hmaoui Abd El Hamid)
« Rabou-Abou-Kabou » (Rabih Abou-Khalil)
Danielle : « Cela m’a rappelé un voyage en Tunisie que j’avais fait avec mes enfants, un très bon souvenir…Je choisis le premier car il m’évoquait le désert…comme celui que je traverse en ce moment. »
René : « Ces ambiances orientales m’ont détendu, je suis satisfait. J’ai aimé le premier, très évocateur. »
Judy : « Ce ne sont pas des musiques que j’apprécie… Je choisis le second car il y avait plus d’instruments. »
Michel : « Je voyais des gens qui cheminaient à dos de chameaux, dans un lieu désertique, vers une oasis peut-être…Le deuxième était pas mal, je le choisis. »
Troisième association:
« When a man loves a woman » (Percy Sledge)
« Pardon » (Alain Souchon)
Danielle : « Le premier morceau me touche particulièrement, cela parle d’amour…C’est celui que j’ai préféré de la séance. »
René : « Très agréable…J’adore la chanson française, je choisis donc le dernier morceau comme celui que j’ai préféré aujourd’hui. »
Judy : « Le premier m’a plu, mais sans plus. Le morceau que j’ai préféré aujourd’hui est le jazz du début. »
Michel : « Le premier c’est un slow du tonnerre dans les soirées. J’aime bien. Le deuxième, je n’aime pas, c’est monotone. Le morceau que j’ai préféré dans ce que nous avons écouté est certainement le deuxième de la deuxième association, celui avec les chameaux… »
Cinquième séance
Nicolas (stagiaire musicothérapeute)
Charles (observateur)
Orlando
Judy Danielle
René
Lors de l’ouverture de la cinquième séance, Danielle m’informe que son médecin doit lui confirmer l’autorisation de rentrer chez elle d’ici quelques jours, si tout va bien. Elle estime aller beaucoup mieux mais redoute d’être à nouveau tiraillée par des sentiments contradictoires lorsqu’elle se retrouvera seule chez elle.
Orlando, très fatigué, effectue son retour dans le groupe, alors que Michel ne participe pas à sa deuxième séance.
Première association :
« Nature boy » (Nat King Cole)
« Blue tangos » (Paolo Conte)
Orlando : « Je n’ai pas bien écouté, je n’y étais pas…En ce moment je me sens comme dans un tunnel, avec tout au bout le soleil… »
Judy : « J’ai apprécié le deuxième, bien rythmé avec du piano. Je n’ai pas compris les paroles, c’était en italien je crois. »
René : « Comme souvent, les premiers morceaux que vous diffusez me rendent triste, je pense à mon ami décédé…Mais je dois parvenir à me raccrocher, cela ne me sert à rien de me laisser aller… »
Danielle : « J’ai préféré le deuxième. Moi aussi je dois m’accrocher, car je vais bientôt sortir et je sais que le plus dur reste à faire… »
Deuxième association :
« Berceuse » (Armas Jarnefelt)
« Canon » (Pachelbel)
Orlando : « C’est trop « classique » pour moi, je n’accroche pas. Mais cela ne m’a pas angoissé, c’était même plutôt reposant. »
Judy : « D’habitude je n’écoute jamais de classique, plutôt de la musique de jeunes de mon âge. Pourtant le deuxième était assez joli. »
René : « La première était angoissante, la deuxième était triste. Je crois que j’arrive mieux à gérer la tristesse que l’angoisse. Donc la deuxième. »
Danielle : « J’ai trouvé ces musiques plutôt douces à écouter. J’ai préféré la deuxième, j’y voyais de l’espoir. »
Troisième association :
« Babe alone in Babylone » (Jane Birkin)
« Song to aging children » (Joni Mitchell)
Orlando : « La première musique était angoissante. La deuxième m’évoquait la joie de vivre, la gaieté…Ce à quoi j’aspire…C’est l’extrait que j’ai préféré aujourd’hui. »
Judy : « J’apprécie les voix des chanteuses de ces deux morceaux. J’ai une préférence pour le deuxième. Le morceau que j’ai préféré aujourd’hui est finalement le deuxième extrait de musique classique de la deuxième association. »
René : « C’était assez fataliste comme musiques…Mais c’est vrai que la vie n’est pas toujours rose…Cependant après la grisaille viennent des jours meilleurs. C’est ce à quoi m’a fait penser ce dernier morceau. Je le choisis parmi tout ce que nous avons écouté. »
Danielle : « La première m’a fait penser à moi lorsque je me sens seule. La deuxième m’a donné le courage de m’accrocher. Il faut toujours s’accrocher, même dans les moments difficiles…Comme dit Monsieur, il viendra forcément des jours meilleurs. Il ne faut pas lâcher. »
Sixième séance
Nicolas (stagiaire musicothérapeute)
Michel
René
Orlando
Judy
Charles (observateur)
Première association :
« Requiem pour un twister » (Serge Gainsbourg)
« La parade » (Yann Tiersen)
Michel : « Le deuxième, c’est trop sensible, ça ne me correspond pas. Le premier par contre m’a agréablement surpris : c’est un morceau de Gainsbourg que je ne connaissais pas. Je le choisis. »
Orlando : « Je choisis le premier morceau car il me rappelle des copains qui jouaient du jazz. Le second m’a donné envie de fermer les yeux…J’imaginais que je volais comme un oiseau…C’était agréable. »
Judy : « Le deuxième m’a plu. C’était effectivement assez aérien…J’aimais assez le rythme. »
René : « Je choisis le premier, pour les paroles. Le deuxième était bien, sans plus. »
Deuxième association :
« Berceuse » (Armas Jarnefelt)
« Scènes d’enfants. Rêverie » (Robert Schumann)
Michel : « J’ai failli m’endormir. C’était le but ? S’il faut choisir, peut-être le premier qui commençait bien. »
Orlando : « J’ai préféré la deuxième. Cela me rappelait quand ma petite sœur prenait des cours de danse…Aujourd’hui je ne la vois plus, à cause de son mari avec qui je ne m’entends pas du tout. Elle me manque… »
Judy : « C’était très relaxant, surtout le deuxième…C’est drôle, je vais finir par apprécier la musique classique ! D’une manière générale, je me sens aujourd’hui beaucoup moins renfermée sur moi-même qu’au début où je suis arrivé ici. Beaucoup moins stressée aussi. J’espère pouvoir sortir bientôt. »
René : « Je choisis le premier. Cependant ils m’ont tous deux rendu mélancolique. L’autre jour je suis passé chez moi, j’avais de belles plantes vertes : elles sont mortes. C’était ma passion, je plains ces plantes…Je les couperai car je ne peux plus m’en occuper ni trouver quelqu’un pour le faire… »
Troisième association :
« Many rivers to cross » (Jimmy Cliff)
« B.O.F. Underground » (Goran Bregovic)
Michel : « Le premier morceau, je me voyais dans une voiture aux USA, buvant des coups, étant bien…Le deuxième, c’était une fête dans les balkans. J’ai préféré le deuxième…Parce que ce n’est pas bien de boire en conduisant ! (il rit) Je n’ai rien d’autre à ajouter. (Je lui demande le morceau qu’il a préféré pendant la séance) Parmi tous ceux que nous avons écouté, je choisis le premier bien sûr, celui de Gainsbourg. »
Orlando : « Le rythme de la deuxième m’a stimulé. C’était assez entraînant. Cela m’a rappelé des moments où j’étais plus actif. Je choisis ce morceau, c’est celui que j’ai préféré parmi tous les autres. »
Judy : « Le deuxième m’a beaucoup plu. C’était entraînant, le rythme marqué donne envie de bouger. C’est ce que j’aime dans la musique. Malgré cela, je vais choisir parmi tous le deuxième morceau classique car il m’a détendue. »
René : « Ces musiques m’ont changé les idées. C’était rafraîchissant après avoir exprimé mes idées noires…Le premier était chanté par une voix exceptionnelle, je choisis cet extrait parmi tous. »
Septième séance
Nicolas (stagiaire musicothérapeute)
Jacqueline
René
Yves
Charles (observateur)
Cette septième séance est marquée par le départ de trois participants. Judy a reçu l’autorisation de quitter définitivement la clinique, son état de santé s’étant nettement amélioré. Orlando, quant à lui, va être accueilli par une nouvelle institution, plus proche de l’endroit où réside sa famille. Il prépare son départ et ne participe donc plus aux séances.
René, en arrivant dans la salle de musicothérapie, me fait part d’une intervention chirurgicale qu’il doit subir. Il va quitter la clinique un certain temps et n’est pas sûr de vouloir la réintégrer.
Michel quant à lui ne vient pas, et sans donner d’explications il ne participera plus aux séances de musicothérapie réceptive durant le reste de son hospitalisation.
Deux nouveaux patients ont été accueillis très récemment au sein de la clinique et viennent participer à la séance. Il s’agit de Jacqueline et Yves.
Jacqueline a cinquante ans. Elle est originaire de la région nîmoise et subit depuis quinze ans des sentiments d’auto-dépréciation et de profonde tristesse. Depuis, elle a fréquenté plusieurs institutions, dont la clinique du Mont Duplan qu’elle retrouve avec un sentiment positif car dit-elle, c’est un endroit sain où elle parviendra à se reposer.
Yves a 35 ans et travaillait comme informaticien avant d’être hospitalisé à la clinique du Mont Duplan. Le récit de son parcours qu’il livre au groupe est chargé de souffrances et d’éléments traumatisants. Il dit avoir été violé par son père lorsqu’il était enfant, et être passé pour un fabulateur aux yeux du reste de sa famille alors qu’il portait des traces de cet acte de violence (il a dû subir la pose d’un anus artificiel). Depuis sa vie n’est qu’errances et sentiments d’injustices.
Je pressentais que le groupe allait être affecté par ce récit.
Première association :
« Concerto pour flûtes, harpes. Andantino » (W.A. Mozart)
« Concerto pour flûtes, cordes. Largo » (A. Vivaldi)
René : « Je n’ai pas grand chose à dire…Je choisis le deuxième qui m’a un peu détendu. »
Yves : « Je choisis le premier pour la harpe. Lorsque j’ai été hospitalisé après le viol, il y avait de la musique classique dans l’hôpital, c’était bien… »
Jacqueline : « Je ne sais que penser…Il y a des souffrances tellement terribles sur terre… »
Deuxième association :
« Valse n°15 en la bémol » (J. Brahms)
« Quatuor à cordes. Sérénades. Op.3 n°5 » (Joseph Haydn)
René : « J’ai préféré le premier, sans grande conviction… »
Yves : « J’ai préféré le second, plus apaisant. Mais je suis encore loin d’être apaisé…Car je souffre encore. Je me sens sale. Dans ma vie j’ai bu, je me suis drogué. Comment puis-je pardonner ? Pour moi il n’y a pas eu réparation de ce jour-là. Au tribunal, si je parlais, je perdais tout, mes frères, ma mère…C’est pourtant ce que j’ai fait et mon père a été condamné à cinquante-cinq ans de prison. Il a eu ce qu’il a mérité. »
Jacqueline : « Je suis trop émue…J’avais préféré le second. »
Troisième association :
« Je te veux. Valse » (Erik Satie)
« Le cœur a son histoire » (les Têtes Raides)
René : « Les paroles du dernier extrait m’ont ému. Elles sont de circonstance je trouve. C’est le morceau que je retiens de la séance d’aujourd’hui. Je n’ai rien à ajouter. »
Yves : « Le premier m’a rappelé mon passé. Le deuxième m’a touché…Si je dois en choisir un parmi tous, c’est celui-là. »
Jacqueline : (en pleurs) …(elle est réconfortée par Yves) « Je choisis aussi le dernier. Je dois relativiser ma souffrance… »
Lors de cette séance, l’expression du vécu de Yves s’est révélée particulièrement envahissante pour le reste du groupe, au point d’empêcher les participants de s’exprimer, chacun négligeant sa propre souffrance en la « relativisant ».
La souffrance de cet homme, son histoire, m’ont évoqué la difficulté de conduire un entretien thérapeutique. En effet se posent les questions de ce que les dires du patients provoquent sur ceux qui l’écoutent, et ce à quoi chacun est « renvoyé » par rapport à sa propre histoire.
Ici, Yves se positionne comme étant l’être ayant le plus souffert et cherche à focaliser sur lui l’attention et le ressenti de chacun.
La question du « renvoi » du patient et de son travail me donnait à réfléchir, notamment quant aux séances suivantes auxquelles il participerait.
Malheureusement, Yves, toujours en proie à un sentiment d’instabilité, avait fui la clinique, laquelle avait du déclencher une procédure de fugue. J’apprenais par la suite qu’il avait fait de même dans nombre d’institutions qui l’avaient accueilli…
Huitième séance
Nicolas (stagiaire musicothérapeute)
Charles (observateur)
Linda
Comme cela est parfois arrivé pendant les six mois où j’animais tous les lundis la séance de musicothérapie réceptive de groupe ouvert, j’observais des fluctuations importantes quant aux venues des patients. Dans ce cas il s’agit en l’occurrence d’une défection des participants. Plusieurs causes pouvaient être évoqués. En premier lieu, je pouvais constater que certaines activités comme les sorties organisées, d’autres activités exceptionnelles provoquaient une forte diminution de la participation aux activités thérapeutiques proposées à ces moments-là. Souvent les visites des proches amenaient les patients à interrompre le rythme de leurs venues.
Mais il y avait surtout le caractère non obligatoire des venues en séances par les patients, lesquels prétextaient parfois une indisposition due à leur état de santé fragile. Il est vrai que souvent leur volonté de participation à une activité thérapeutique était annihilée par les troubles dont ils étaient les victimes. Il m’est apparu aussi qu’une séance de groupe pouvait présenter un caractère anxiogène pour le patient. En effet la venue à une séance d’un patient pouvait représenter pour lui une forme de « mise en danger », car il savait qu’il allait être amené à éprouver son propre fonctionnement. Le ressenti du patient est suscité, évoqué, et le patient doit ensuite le gérer.
Cependant on peut se demander si un caractère obligatoire de participation aux séances ne pourrait-il pas atténuer certaines de ces appréhensions et maintenir le patient dans une dynamique de travail qui lui permettrait plus d’implication ?
Lors de cette huitième séance, une seule participante se présente dans la salle de musicothérapie. Linda a trente-six ans et vient tout juste d’être admise à la clinique du Mont Duplan. C’est la première fois qu’elle participe à une séance de musicothérapie. Nous passons un moment à évoquer son rapport à la musique puis elle évoque ses conflits avec son mari qui ont provoqué en elle une colère qu’elle ne soupçonnait pas et qu’elle n’a pu contrôler.
Linda est assez grande, maigre, les cheveux blonds et les yeux noirs. Elle est vêtue d’un tailleur et se montre souriante et très aimable durant l’entretien. Cependant je constate chez elle une certaine raideur dans sa posture et remarque qu’elle ne s’appuie pas sur le dossier de son fauteuil. Elle montre également des signes de tension intérieure ainsi qu’une certaine nervosité, notamment en serrant parfois les poings ou en se frottant sans cesse les doigts.
Première association :
« Mana » (Gilberto Gil)
« Engine Blues » (Blind Willie McTell)
Linda : « Le premier c’est un couple dans une décapotable, dans un endroit où il fait chaud. Ils sont très unis et foncent devant eux. Le deuxième c’est un western. Il y a un cheval, des gens qui tirent en l’air avec leurs pistolets… Je choisis le premier parce qu’il m’est apparu plus agréable. »
Deuxième association :
« Helas and reason » (Ekova)
« J’n’en connais pas la fin » (Edith Piaf interprété par Jeff Buckley)
Linda : « J’ai préféré le premier. C’est l’histoire d’une jeune fille qui part au couvent pour tout quitter. Le chemin qui mène au couvent est long et sinueux…Elle est sur le chemin et elle se questionne beaucoup. »
Troisième association :
« Chanson de Solveig » (Edvard Grieg)
« Pelléas et Mélisande. Sicilienne » (Gabriel Fauré)
Linda : « Le premier ne m’a rien évoqué. J’ai préféré le second. C’est l’histoire d’un chien qui erre dans les rues. Parfois il entre dans des magasins puis en ressort. Un jour, il entre chez quelqu’un et finalement se fait adopter… »
La séance se termine et Linda me fait comprendre qu’elle doit partir assez vite car elle doit recevoir la visite de ses parents.
J’étais assez surpris du contenu de ses verbalisations suscitées par les extraits musicaux, des petites histoires qu’elle inventait pour décrire certaines musiques. En effet, toutes ses réponses visuelles très élaborées ne révélaient-elles pas le désir de maîtriser son affectivité ?
J’avais aussi été surpris par sa façon de se tenir pendant l’écoute, très droite, presque rigide.
Après la deuxième association je lui ai demandé si elle se reconnaissait parfois dans les destins qu’elle décrivait pour chaque chanson. Elle me répondit, très gênée, « peut-être que oui… ». Mais nous n’irions pas plus loin.
Ce fut la seule séance de musicothérapie à laquelle Linda participa. J’appris par la suite qu’elle participait à d’autres activités thérapeutiques. Apparemment elle ne désirait plus utiliser la musicothérapie comme outil supplémentaire en vue de son rétablissement. Peut-être que la maîtrise de son affectivité, ébranlée par la musicothérapie, s’est révélé pour elle trop difficile à supporter.
La prise en charge d’un groupe ouvert en musicothérapie réceptive s’est parfois révélée délicate, dans le sens où il est difficile de prévoir quels seront les participants qui formeront le groupe… Cependant, dans cette liberté de soins qu’ils viennent prendre, certains patients entretiennent tout de même une régularité dans leurs venues en séance.
Il a été constaté « que la possibilité thérapeutique de la musique ne repose pas uniquement sur la répétition de séances pour un même groupe »1. C’est pourquoi la séance de musicothérapie de groupe ouvert peut constituer un lieu sur lequel les patients peuvent compter pour venir y chercher une écoute, trouver un écho à leurs problèmes, évacuer un conflit. C’est aussi la possibilité pour un patient de confronter son ressenti à celui des autres participants, de développer une certaine écoute de l’autre.
Enfin, l’existence de cette séance de groupe ouvert contribue à la mise en place d’un repère temporel intéressant pour le patient, lequel dispose de ce lieu thérapeutique « libre » au sein de l’institution.
Les séances de musicothérapie de groupe ouvert permettent au patient de gérer l’investissement dans un travail relationnel. C’est le patient qui prend en charge dans cette ouverture, dans cette liberté de soins, sa participation à une évolution.
L’ investissement devient alors le moteur d’un rétablissement.